La naissance au fil du temps

La naissance au fil du temps

Pour qu’une espèce puisse survivre, naître doit être un acte normal. L’image actuelle très médicalisée de la naissance, où l’intervention est omniprésente par crainte de problèmes, fait grandement contraste avec le caractère très naturel qu’elle devrait avoir.
Par Nicolas Lacroix-Pépin

Pour mieux saisir comment nous en sommes arrivés là, voici la petite histoire de la naissance au fil des siècles.

Tout d’abord, accoucher durant une grande partie de l’histoire moderne a été un acte de classe et même de société. Alors que pour les sociétés tribales la naissance était souvent un rituel sacré, pour les sociétés plus modernes, un clivage s’est rapidement installé. Les mieux nantis pouvaient très souvent se permettre de récupérer de l’accouchement grâce à des nourrices tout en ayant eu des grossesses somme toute assez reposantes. Les autres travaillaient jusqu’à et immédiatement après la naissance, pour survivre. La malnutrition, les maladies et le fait qu’à vingt ans les femmes avaient déjà pour la plupart plusieurs enfants accentuaient ces inégalités. Les moins bien nantis devaient souvent se débrouiller seuls ou avec au mieux l’expérience d’une femme qui en a déjà aidé une autre. Ce qui contrastait grandement avec les rituels transmis de femmes à femmes dans les sociétés plus tribales amérindiennes, africaines et en Amérique du  Sud.

Avec la Renaissance, les médecins ont commencé tranquillement à prendre une plus grande place dans le monde de la naissance. La hausse des maternités dans les hôpitaux signifiait que de nombreuses femmes donnaient naissance dans une grande proximité sans qu’aucune règle d’hygiène ne soit adoptée. Ne serait-ce que le lavage des mains entre les patientes. Les maladies transmissibles sont la principale cause de décès lors de l’accouchement à cette époque.

Par la suite, les pionniers qui se sont installés dans l’Ouest américain n’avaient pas beaucoup plus de chance que leurs homologues de l’Est ou d’Europe. Les médecins et les sages-femmes étaient rares, et les sages-femmes qui étaient en mesure d’aider à l’accouchement avaient rarement plus de connaissances que leur propre expérience de naissance. La mortalité infantile reste donc élevée, mais l’isolement a eu un avantage: la propagation de la maladie a été quelque peu atténuée.

En route vers la modernité
L’ère moderne des accouchements, si l’on peut dire, se situe à la fin des années 1800 et le début 1900. Il ne faut surtout pas oublier le contexte hospitalier de la périnatalité du début des années 1900 qui correspond à l’époque nous influençant le plus. À cette époque, c’est le twilight sleep qui avait préséance pour les accouchements. Cette technique impliquant une injection faisait en sorte qu’une femme en travail non seulement ressentait moins de douleur, mais n’aurait au final plus aucun souvenir de la douleur du travail ou même de l’accouchement en soi. Cela mettait la mère complètement hors de l’expérience de la naissance et affectait également le système nerveux central du bébé provoquant un état très somnolent et une capacité respiratoire diminuée pour le bébé. Cette façon a grandement contribué à la mortalité maternelle de l’époque. En 1900, moins de 5 % des femmes donnaient naissance à l’hôpital. Il s’agissait pour la très grande majorité de filles mères sans emplois rejetés par leurs familles, de femmes très malades à la santé précaire. Sans compter l’absence de contraception. En effet, la très grande majorité des femmes continuaient à donner naissance à domicile. Ce n’était que les plus démunies qui allaient vers les hôpitaux en dernier recours et souvent trop tard. Si à la fois la mère et le bébé survivaient à la naissance, il était excessivement rare qu’ils repartent ensemble. La très grande majorité du temps, les enfants étaient confiés aux orphelinats.

Le docteur Joseph DeLee, un obstétricien très influent en 1915, fit une grande promotion de l’intervention préventive. Il proposa que les obstétriciens utilisent des interventions comme l’éther, les sédatifs, les épisiotomies, les forceps de routine pour supprimer «the evils natural to labor.» Pour lui, durant le travail, les problèmes ne devraient pas être combattus lorsqu’ils arrivaient, mais prévenus durant tous les accouchements par l’utilisation de diverses interventions. Encore aujourd’hui, sa mentalité est très présente en obstétrique, malgré que, comme vu précédemment, le contexte est grandement différent.

De la maison à l’hôpital
De 1920 à 1930, de plus en plus de femmes commencent à préférer donner naissance à l’hôpital plutôt qu’à la maison. Les pratiques d’hygiène s’étant améliorées, les pronostics de complications avaient grandement diminué, donnant une perception de sécurité pour le milieu hospitalier. Les médecins donnaient aussi la promesse d’un accouchement sans douleur. L’anesthésie générale étant devenue une pratique courante en obstétrique à l’époque. Cela est devenu «la façon moderne» d’avoir un bébé et elle a été largement acceptée dans la société américaine. Les drogues comme l’éther, le chloroforme et l’opium étaient des anesthésiques communs. Ces médicaments non seulement bloquaient la douleur, mais provoquaient aussi l’arrêt des contractions. La réponse du médecin pour ce problème était les dispositifs invasifs comme les forceps. La femme endormie, une infirmière poussant sur le ventre pendant que le médecin sortait le bébé avec des forceps, cela était devenu la définition d’une naissance normale. Ces derniers envoyés à la pouponnière passaient plusieurs jours sous les soins des infirmières en attendant que leur mère récupère. Par conséquent, ce fut aussi au même moment que les médecins ont commencé à plaider pour que les femmes cessent d’allaiter leurs bébés et donnent du lait en bouteille.

Retour à la nature
Par la suite, l’anesthésie générale ayant été abandonnée, les femmes donnaient naissance, attachées au lit, privées de tout contrôle sur la naissance de leur enfant. On peut facilement s’imaginer comment les médecins qui ont appris à l’époque ont reçu l’enseignement sur ce qu’était un accouchement. Il a fallu attendre les années 70 pour que certaines mentalités commencent tranquillement à changer. Leboyer, Clair Day, Hans Voldman, Fernand Lamaze et Igor Charkovsky à la même époque ont grandement contribué à retrouver une certaine humanité dans les naissances. Par la suite, d’autres comme Michel Odent et Julie Bonapace ont poursuivi l’humanisation des naissances, en mettant l’accent sur la diminution des interventions, le support et les méthodes naturelles de gestion de la douleur.

On peut donc bien voir que cette perte d’humanisation des naissances influence encore notre façon de percevoir ce moment clé de notre vie. Il nous est cependant possible de ramener un peu de physiologie et d’humanité dans ce processus. De continuer ce virage des dernières décennies qui vise à ramener le caractère normal de cette expérience. Il n’est pas nécessaire pour l’homme de se rendre dans un système ou la parentalité serait mise à l’écart des parents. Dans un univers stérile et aseptique où l’homme ne sait plus être lui-même. Donner la vie, faire naître l’amour est à la base d’être parent et c’est ce dont les enfants ont besoin. Des parents confiants en eux, aimants qui sont là pour eux.


Nicolas Lacroix-Pépin, PhD.
Scientifique thérapeute
www.accda-quebec.com
581 984-2946


Paru dans Maternité, Printemps 2017

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